Hommage à Raymond ROVIRA


Notre cœur est triste de l’absence de notre ami Raymond Rovira, administrateur de Double-Coeur qui nous a quitté le premier jour de septembre.    Lors de la cérémonie qui s’est déroulée au crématorium de Bourges le jeudi 8 septembre à 10h30 nous lui avons rendu hommage par notre présence nombreuse et, également par la lecture du texte  suivant :

L’HOMME QUI MARCHE

 à Raymond Rovira

Il marche…. D’un pas lent, il marche à l’ombre des arbres d’un jardin extraordinaire –

Il croise des gens. Un vieil homme appuyé sur sa canne qui promène son chien – Une femme qui a mis son chandail et promène sa mélancolie – Un enfant qui promène une planche à roulette –

Lui, s’il marche, c’est pour promener son exil !

Nous ne nous croisons pas. Nous prenons le temps de nous arrêter et de parler un peu.

C’est à cela que je le reconnais. A sa façon de prendre son temps pour le consacrer à ses proches, à sa façon d’écouter l’autre, puis, de parler un peu, juste pour dire l’essentiel, juste pour dire l’évidence.

Je le reconnais en décelant à l’ombre de son chapeau le visage de celui qui conserve une certaine rugosité de la peau et la mâchoire serrée de ceux qui semblent chercher une issue de secours.

Je le reconnais à la lueur malicieuse dans ses yeux derrière ses petites lunettes cerclées, à ses traits d’ange déchu qui suggèrent à la fois beaucoup d’innocence et beaucoup d’expérience.

Je le reconnais aussi à cette élégance dans la fidélité qui est sa politesse du cœur à lui !

Je le reconnais comme on reconnait un frère !

Alors Raymond….. Ça va ?

Ça va toujours puisqu’à ses côtés, discrète et attentive, Marie-Jeanne est là ! On ne les imagine jamais l’un sans l’autre. Lorsque, très rarement il arrive que l’on croise l’un des deux et qu’il est seul, on a l’impression qu’il lui manque un côté et pour paraphraser une curieuse expression, Marie-Jeanne ne le suit pas comme son ombre mais elle le suit comme sa lumière

S’il marche, c’est pour prendre des chemins de traverse, sans jamais mettre ses idées dans sa poche, badge à la boutonnière, il fait la culture buissonnière : un pas de côté avec ses compagnons de route, le maquis dans la ville que l’on prend avec ses frères de lutte : Brigitte Christophe, Etienne, Catherine et Bernadette, Marie, Olivier et Franck, Odile, Christian, Daniel, Pascale, Alain, et Bernadette, et j’en aurais tellement d’autres à citer que, par l’artifice de la chanson de Brassens, il me suffit de dire « Jean-Pierre-Paul et compagnie, c’est sa seule litanie, son crédo, son confiteor aux copains d’abord »

  Alors Raymond….. Ça va ?

Il marche et fait le tour du Château d’Art. A chaque fois il repense à ce jour de février 2007. Il repense à l’infini travail d’Isabelle qui est exposé sur les murs de ce Château d’Eau – Il repense aux couleurs – comme UN CIEL DANS LE TAPIS  propres à aider Hervé à poursuivre le voyage doux de la vie comme un état d’urgence propre aux vrais artistes !

Au cours du vernissage de cette exposition, sa grande discrétion, qui est un peu sa marque de fabrique, le fait se tenir, un peu en retrait, un peu dans l’ombre, toujours avec, auprès de lui, son âme en double. Moi, je sais l’affection qui les relie tous les deux, à cette artiste, elle aussi, disparue trop vite.

C’est ce jour là, je me souviens, que nous nous rencontrons pour la première fois. Je fais quelques pas pour aller le saluer et nous ne faisons pas connaissance, mais plutôt, nous faisons reconnaissance ! Je le comprends plus tard quand je découvre la route qu’il a empruntée depuis son enfance pour accoster jusqu’à nous. Comme tous ceux qui empruntent la route de l’exil, ces migrants aux milliers de kilomètres pour fuir les dictatures, il espère seulement que nous ferons un pas, juste un pas dans sa direction.

En 1943 ses parents lui donnent la vie, la guerre d’Espagne, bien sûr, s’est terminée en 1939, mais ensuite, il y a eu le bombardement de Guernica par les avions de la Légion Condor allemande nazie et de l'Aviation Légionnaire italienne fasciste, en appui du coup d'État nationaliste contre le gouvernement de la Seconde République espagnole. Et lui, encore enfant, est entouré par les hommes et les femmes qui, eux, vont lui donner le jour, comme on donne la lumière. Ceux-ci, connaissent la répression sanglante qui frappe encore les anarcho-syndicalistes, les Républicains. Le rôle préféré des milices franquistes est de jouer aux assassins avec la bénédiction du fascisme militaire et du fanatisme religieux. Les Catalans sont alors d’un pays qui n’existe plus. Il faut prendre la route, franchir les Pyrénées, et demander asile à une République qui tente un peu de se relever. Il faut se réinventer de fond en comble.

« Com està  RAMON » – Maintenant il faut apprendre à dire « Comment ça va Raymond ? »

Il marche et, en même temps qu’il se réinvente un second peuple, il se compose une famille. Marie-Jeanne lui donne deux fils. Il faut travailler. Un bon signe : la Banque où il exerce est Populaire. De son poste,  il comprend déjà que le temps ce n’est pas, comme on dit, de l’argent. Le temps, il juge que c’est tout ce qu’il a à offrir aux autres…. Alors il le donne… gratuitement et sans compter, sans facturer des agios à l’amitié, sans s’attacher aux intérêts, sauf à un seul : celui qu’on nomme l’intérêt général. Et s’il faut faire des placements, pas besoin d’effraction pour accéder à son coffre à lui, celui qui bat constamment, sous sa poitrine, là, en haut, à gauche.

Mais il ne veut surtout pas aseptiser le passé pour continuer à vivre. Il marche, il avance. Je ne sais pas s’il entend cette phrase dans le discours de Camus, à Stockholm, mais je sais qu’il peut en partager le sens :

“Chaque génération, – nous dit Camus-, se croit sans doute vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.”

Il marche et pour empêcher, lui aussi, que le monde se défasse, pour tenter de reboiser un peu l’âme humaine, il s’engage, non pas pour le bonheur de tous, mais pour le bonheur de chacun. Ce que l’individu peut faire seul, peut paraitre dérisoire aux yeux de la triste boutique qu’on appelle la terre. Mais ne pas le faire c’est pire, car c’est renier ses convictions. Et lui, l’homme qui marche depuis son enfance, ne se renie jamais, sans concession, il ne renonce jamais. Sauver un homme, c’est déjà un peu sauver l’humanité. Alors sauver un arbre c’est déjà un peu sauver la forêt amazonienne. Et pour ces sauvetages là, il donnerait sa chemise. 

Avanzar compañero

Il marche et il perçoit des chants – ceux de Joan Manuel Serrat - El noi del Poble-sec – Il comprend que si sa langue maternelle renait c’est que son pays existe toujours ! Si les chanteurs catalans peuvent encore interpréter des textes de chansons aux thèmes très novateurs, touchant des sujets qui étaient interdits à l'époque : sexe, politique, corruption, répression, c’est qu’il peut à nouveau affirmer qu’il est  de deux pays et, citoyen du Monde.

Ça le rend curieux, avide de découvrir l’Art, sous toutes ses formes. Il marche et accélère le pas quand il s’agit d’aller au théâtre ou visiter une exposition. Il veut aimer et comprendre ce monde qui pose bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Il prend chaque année la route pour aller passer une folle journée à Nantes. Marie-Jeanne est, bien sûr, du voyage et ils retrouvent François et Claudine pour un repas à « La Cigale » avant d’aller au concert. En sortant, il revoit son compatriote dont la statue contemple le port de Barcelone. Le destin de Christophe Colomb était de s’embarquer pour découvrir l’Amérique.  Son destin, à Raymond, c’est de prendre la route, et de découvrir la Musique.

A Bourges, les soirées Double-Cœur lui donnent l’occasion de suivre les rencontres poétiques, les lectures. Il n’en rate pas une et adhère à l’Association. Mais pour lui, adhérer est un mot qui doit trouver tout son sens. Il ne se contente pas de prendre sa carte et de régler sa cotisation. Il veut partager le travail des bénévoles et rejoint notre Conseil d’Administration. 
Apparait-il comme un homme cultivé ? Sans doute ! Ou disons comme un homme qui aime la culture quand celle-ci permet la rencontre, le débat, la contradiction. Il aime la culture qui interroge et qui ne se soumet pas à un slogan répandu par quelques experts en mal de notabilité. Il aime la culture quand elle est populaire et accessible au plus grand nombre et ne juge pas de la qualité d’une œuvre en proportion du montant des subventions qu’elle rapporte.

Alors, forcément, lorsqu’il repère sur sa route, des partisans de la pensée unique qui deviennent des censeurs pour ceux qui ne pensent pas comme eux, quand il voit à quel point la parole citoyenne peut être confisquée par ceux qui ont le monopole de l’information, il dénonce, il interpelle, il rédige, il se mobilise, en un mot il s’indigne et il marche jusqu’à Séraucourt qui devient alors pour lui : « La purta del Sol des indignés ».

« La pensée paresseuse est le commun de toutes les théories totalitaires », nous dit le philosophe Boris Cyrulnik, et ceux qui la préfèrent, lui reprochent cet engagement le trouvent insolent, impertinent. Ils n’ont donc pas compris qu’il était seulement merveilleusement lucide, naufragé, mais pas solitaire, sur l’ile de la solidarité. Cette ile – comme dit Ferré « où n’abordent jamais les âmes des bourreaux ».

En janvier dernier, je dis dernier, parce que c’est le dernier pour lui, mais il ne le sait pas, nous mangeons la galette des rois après la lecture des textes de Pierre Desproges et il me dit….. « Ça nous manque aujourd’hui des esprits libres comme le sien ».

C’est vrai que dans sa longue marche,  il fait souvent preuve d’humour, qui, comme le disait Boris Vian, « est la politesse du désespoir. » Dans l’humour de Raymond, il y a du tragique ; mais c’est un tragique qui travaille sur nos espérances, pour en marquer la limite ; qui travaille sur nos déceptions, pour en rire ; qui travaille sur nos angoisses, pour les surmonter.

Au printemps dernier, je dis dernier, parce que c’est le dernier pour lui, mais il ne le sait pas, il est toujours avec nous pour écouter les comédiens de « l’oreille qui voit » et partager « le parcours de Charly ». Un autre partage, tout aussi important pour lui, ce sont les bons moments des agapes d’après spectacle, passionné qu’il est par la rencontre avec les artistes ! Mais, lorsqu’arrive fin mai, il n’est pas certain de pouvoir venir écouter Apollinaire. Il est fatigué nous dit Marie-Jeanne, mais personne ne peut imaginer une seconde que la maladie, fait, depuis si longtemps déjà, sa sinistre besogne. Il lui restera juste trois mois, c’est si court…. encore quelques mètres à marcher et puis……….
 Jeudi matin la triste nouvelle tombe. Une disparition si soudaine, si brutale, si inattendue. De toutes les injustices qu’il aura eu à vivre, celle-ci persistera la plus cruelle !

Vendredi, nous adressons un communiqué à tous les adhérents de l’Association et recevons de très nombreux messages où la tristesse fait corps avec la compassion pour la famille.

La famille de l’humaniste qu’était Raymond. La famille de l’ami qu’était Ramon.

Dans la voix de Marie-Jeanne qui me téléphone il y a du chagrin retenu quand elle me dit « Raymond, il ne faisait pas de grands discours, ce n’était pas un causeux, mais on ne peut tout de même pas le laisser partir sans un mot » et dans la voix de Jérôme, il y a de la hauteur quand il me confie « La famille a souhaité que l’avis de décès qui paraitra dans le journal de samedi, soit intitulé BOURGES-BARCELONE ».

Ironie du destin, c’est la seule fois où une publication respectera au mot près, le communiqué adressé.

Aujourd’hui, une longue semaine après son départ, j’aurais voulu trouver les mots justes pour vous parler d’un homme simple. J’aurais voulu trouver les mots simples pour vous parler d’un homme juste. J’aurais voulu vous dire – mais vous le savez bien -  l’espace qu’il ne cessera d’occuper dans nos têtes et dans nos cœurs :

·        Un espace fait de mots, de musiques et de couleurs pour ses amis de Double-Cœur,

·        Un espace fait de sympathie et de respect pour ses anciens collègues de travail,

·        Un espace boisé et remarquable pour ses amis des luttes,

·        Un espace d’amour pour sa famille.

Et dans quelques minutes lorsque, pour l’adieu, nous nous approcherons de ce cercueil dans lequel la maladie l’a étendu et que nous nous retrouverons en tête à tête avec nous-mêmes, pensons à tout ce temps, ce temps qui, pour lui s’est arrêté, tout ce temps qu’il nous a donné, tout ce temps qui aurait pu être le sien mais qu’il préférait nous consacrer, et…. ce temps-là, engageons nous à en réaliser, pour lui,  quelque chose d’utile. Ce sera la meilleure façon de lui rendre hommage et de se dire que Monsieur Raymond Rovira, ce marcheur infatigable de la vie, cet homme libre et généreux  demeurera toujours parmi nous, et dans nos mémoires, un homme debout.



ALAIN MEILLAND  8 Septembre 2016.